À sa sortie en Juillet 1939, La règle du jeu de Renoir provoqua le scandale dans le public appartenant aux classes supérieures de la société, et suscita lincompréhension des classes populaires. À la lumière de votre connaissance du film, vous tenterez dexpliquer pourquoi il na pu alors "trouver son public".
La règle du jeu, de Jean Renoir, sortit en Juillet
1939 : au delà du fait que le moment était certes mal choisi pour faire une
carrière commerciale, le film fut très mal accueilli par le public, et ne tarda pas à
se transformer en fiasco : le public " chic " provoqua une
émeute, et si les spectateurs appartenant aux classes populaires sen tinrent
seulement aux sifflets, Renoir dut opérer de nombreuses coupes, et toujours en vain. Nous
tenterons, avec les soixante ans qui nous séparent de la sortie de ce film devenu
un " classique " de déterminer les causes de ce désaveu du
public, et de cet échec commercial. |
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Cest au tableau critique dune société en perte de vitesse quon a affaire dans La règle du jeu. Ainsi de la partie de chasse, figure évidemment pascalienne du " divertissement " ; ainsi du caractère superficiel des relations entre les hôtes de la Colinière, de leur inculture parfois (on pense bien sûr à la civilisation précolombienne, réduite à " une histoire de nègres " par Madame La Bruyère), de leur aveuglement par rapport au monde extérieur, au conflit qui se prépare. Il sagit dune société fondée sur les apparences et la bienséance : cest ce que révèle le très beau plan la "double scène" produite par les jeux de la profondeur de champ dans lequel Christine donne sa version de la relation qui la unie à Jurieux ; le sérieux et la conviction de ses affirmations sont déniés par les mimiques de Robert et dOctave dans la profondeur de champ De façon très significative, cest le général, avec son leitmotiv de " la classe " qui clôt cette scène : la classe, caractéristique de ce monde, cest la capacité, le talent de nier la vérité, et de lui substituer un discours qui maquille les apparences : cest aussi sur ce mot (et un autre mensonge : "laccident" de la mort de Jurieux) que se fermera le film. Mais, à en croire le général, la classe se perd |
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En ce qui concerne les réactions du public populaire, il ne semble pas que des arguments de même nature puissent fonctionner : certes, le tableau des serviteurs aux opinions étroites, voire racistes (nous pensons à la séquence de la cuisine qui précède larrivée de Marceau), et qui sont à bien des égards des images aliénées de leurs maîtres, nest pas particulièrement reluisant. Dautre part, les jeux entre maîtres et valets ne sont pas une nouveauté, et ils nont pu choquer. Mieux encore, ces jeux (comme c'est souvent le cas en littérature) sont tout à lavantage des serviteurs, quil sagisse de Lisette, qui apparaît singulièrement libre par rapport à sa maîtresse, ou de Marceau, qui fascine le marquis. |
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Ce sont des arguments de nature esthétique qui peuvent nous aider à comprendre les réactions de ce public. On peut dire que Renoir na pas respecté la règle du jeu cinématographique alors en vigueur. Alors que le cinéma était avant tout un art illusionniste, de la distraction (et ne nous y trompons pas, il lest encore, et peut-être même est-ce son essence), Renoir introduit un brouillage, brise le processus hallucinatoire attendu par le public. Ainsi des acteurs, qui sont presque systématiquement utilisés " à contre emploi ", de Geneviève la femme fatale qui joue ici les femmes délaissées, à Marceau, spécialiste des rôles de titi parisien qui fait ici un braconnier à laccent fort étrange, en passant par le marquis lui-même, habitué des rôles de traîtres (encore que ne peut-on pas dire quil est dans ce film un traître à sa propre classe ? Nous rejoignons la problématique précédemment évoquée). |
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Cette utilisation particulière des acteurs, à une époque où les emplois jouent un rôle très fort dans lesprit du public, entrave lidentification, qui est lune des clés du processus hallucinatoire qui régit le cinéma De la même façon, Renoir joue à brouiller les frontières entre la réalité et la fiction : la première scène de son film, dans le prolongement immédiat des " Actualités ", et interprétée par la vraie journaliste de Radio Cité, pouvait être considérée comme une nouvelle séquence dinformation. Au centre du film, le " théâtre dans le cinéma " vient encore brouiller les cartes : dans la confusion totale de la sarabande, seul le théâtre est à même de délivrer une vérité : sur lidentité des personnages (le rideau de la première représentation, où chacun joue son rôle réel : Octave lours, Geneviève Esméralda, Christine et Saint Aubin dans la pastorale), sur la réalité historique et limminence de la guerre (" Nous avons lvé lpied ! "), sur la situation dramatique (la danse macabre, et la mort qui descend de scène, cherche sa proie, et vient se mêler au public). Enfin, il manque au film un héros, qui puisse soutenir lidentification. Lun après lautre, les personnages susceptibles de tenir ce rôle sont " déconstruits " : Jurieux est " déplacé " dans ce contexte, il finit par être décevant ; Octave ne peut sassumer en tant que tel, et cédant la place à son ami, le condamne à mort. Que dire de Schumacher ?
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| On peut donc dire que La règle du Jeu était en trop grand décalage par rapport aux attentes du public de lépoque. On sait que le film a trouvé son public dans les années 60, après sa restauration, et quil est même devenu un " film culte ", avec des phrases clés qui fonctionnaient comme des signes de reconnaissance (" Comment, moi, jai pas de vieille mère ! ? " ou encore " Je remercie Monsieur le Marquis davoir fait de moi un domestique "). Et en 1999, où il devient objet d'étude, il se confirme à l'approfondissement comme un chef duvre. | |
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