Éd. de référence : Garnier Flammarion – p. 40 à 45
Nota : les lettres "h, b, m" qui suivent les numéros de pages indiquent le haut, le Milieu ou le bas de la page.
Il s’agit du deuxième chapitre du roman, après l’arrivée de K. au village, et l’épreuve du rejet : rejet de l’auberge, rejet par l’instituteur, rejet des habitants du village.
À bien des égards, ce deuxième ch. est comme une répétition du premier, dans la mesure où interviennent des éléments récurrents : nous sommes à l’Auberge du Pont, K. essaie d’entrer en contact avec le Château par l’intermédiaire du téléphone. Répétition, mais différence aussi, dans l’intervention de nouveaux personnages qui joueront un rôle important dans le roman : les deux assistants Arthur et Jérémie, et Barnabé le Messager.
Dans ce passage, la première apparition, l’installation des assistants, l’échange téléphonique, l’intervention de Barnabé, tout concourt à installer K. dans une situation de personnage problématique ; à l’égard du pouvoir, par rapport à l’identité, par rapport à l’espace dans lequel il se meut.
Nous verrons donc comment Kafka nous installe dans une logique du décalage et de la confusion en faisant de K. un essentiel étranger, parce qu’il est étranger au pouvoir, étranger à lui-même, enfin étranger au monde du Château.
Les premières pages du Château, et celles-ci encore, délivrent d’emblée ce qui sera un problème majeur du texte, à savoir le rapport que l’on peut entretenir avec le pouvoir, l’autorité administrative. Il ne s’agit pas pour K. de lui échapper, et moins encore de le contester ; il s’agit de l’assumer, et de s’insérer dans la légalité : avoir le droit de dormir à l’auberge, d’exercer le métier de géomètre, d’aller au Château, ou encore, par la suite, le droit d’aimer Frieda.
Or, s’il y a bien un désir de « bien faire » de la part de K., on ne peut que constater son inadaptation foncière à l’égard du pouvoir, et cela sous deux aspects.
K. prend le contre-pied exact du pouvoir tel qu’il s’exerce au Château, au sens où le pouvoir est pour lui placé sous le signe de la proximité, et de l’immédiateté, alors que le pouvoir du Château est essentiellement distant, dilué, et sous le signe du relais (avec des sous portiers, des secrétaires par exemple).
K. quant-à lui, exerce une autorité directe :
– il utilise le pouvoir de façon discrétionnaire en rebaptisant les assistants (cf. Humpty Dumpty dans De l’autre côté du miroir) – « Je veux bien le croire… » (40 m).
– il utilise le pouvoir de façon brutale : il frappe sur la table (41 m)
– K. donne des ordres explicites : il utilise l’impératif (41) « Notez surtout bien ceci » - il a recours aux verbes « devoir », « il faut », expressions naturelles de la prescription, mais qui ne sont pas de mise au Château (style administratif).
– Enfin, aspect sans doute le plus important de cet exercice direct du pouvoir, K. est incapable de déléguer, incapable de passer par des relais, incapable de laisser faire les assistants. K. leur demande de téléphoner : « Ils se ruèrent sur l’appareil » (42 h).
– Comment s’étonner alors que dans la communication téléphonique avec Oswald, K. prétende être son propre ancien assistant (43), toute distance et toute identité abolies ?
Le pouvoir au contraire est lointain et tient à préserver les distances : communication par l’intermédiaire du téléphone (et encore, de manière jugée abusive !) ou par les messagers (Barnabé qui apporte le premier message de Klamm). Mais il tient à garder ses distances : K. ne doit pas aller au Château « ni demain, ni une autre fois » (42h) – « jamais » (44h).
On vient de le voir, le Château peut être péremptoire et extrêmement clair. Mais aussi, parce qu’il utilise des relais, le pouvoir produit des messages obscurs, qui se réduisent parfois à une obscurité pure : ce qu’on appelle dans les théories de la communication, un bruit : « L’écouteur émit un bourdonnement comme K. n’en avait jamais entendu… » (42m).
Les caractéristiques de ce bruit
sont l’extrêmement lointain, la musique céleste (comme si des voix
enfantines se combinaient en une seule voix).
K. choisit encore une fois une stratégie décalée par rapport au Château. Ni
l’obscurité totale, ni la transparence péremptoire, mais le mensonge et la
ruse, la confusion.
– confusion des identités des assistants, à laquelle nous avons déjà fait allusion (40m)
– mensonge et confusion à propos de lui-même : « ici l’assistant de Monsieur le Géomètre » (43h)
Il ne faut pas s’y tromper, le but de K. n’est pas de mentir au Château, il n’en attend rien, sinon de faire durer la conversation, de maintenir le contact : « K. hésitait à se nommer… » (43h)
À partir du moment où il ment, la conversation peut durer, parce que le pouvoir peut jouer le jeu du pouvoir, et rectifier les mensonges. L’intérêt se déplace de l’énoncé vers l’énonciation : « Quel assistant ? (il y en a deux) quel Monsieur ? (statut de fonctionnaire) quel géomètre ? (le problème fondamental de K. dans cette partie du roman).
On entre ainsi dans le jeu administratif de la rectification, de l’admission de l’erreur qui en elle-même n’a plus aucune importance (« Tu es l’ancien assistant »), puisque K. n’écoute que le timbre de la voix (44m).
Selon le pouvoir, le maître de cet ancien aide ne viendra jamais au Château, ce qui pour K. est à la fois rassurant (il n’est pas le maître de cet ancien assistant qu’il prétend être) et insuffisant : en mentant, il n’a pu obtenir qu’une réponse fausse, mais rigoureusement logique. L’échange biaisé est nul et non avenu, scelle le décalage essentiel entre K. et le pouvoir.
Cet échange téléphonique apporte la démonstration que le pouvoir n’est pas anodin. Il est une puissance terrible qui ne fait pas que s’exercer dans le vide, même si le livre en donne parfois l’impression : l’enjeu n’est autre que celui de l’existence, de l’être et du non être, et au fondement de l’existence, il y a l’identité, qui apparaît dans ce passage résolument brouillée, tant du point de vue des noms que de celui des rôles.
Le héros du roman, K., ne dispose que d’une initiale, et on peut voir l’un des enjeux du roman dans le fait que K. se fasse un nom, acquière une identité, accède à l’existence pleine et entière, cesse d’être un "étranger", ainsi qu’il se qualifie lui-même(41m).
Le nom, dans ce passage comme dans tout le roman, est d’une importance capitale, et il faut faire le départ entre ceux qui ont un nom, et ceux pour qui le nom est un problème.
– les noms assurés : les fonctionnaires du Château : Oswald, au téléphone, l’allusion à Fritz.
– Le nom problématique, réduit au prénom : Barnabé, le prénom qui sert de nom (les Barnabé) ; Arthur et Jérémie.
En ce qui concerne ces deux derniers, c’est K. lui-même qui introduit le problème, dans la mesure où ses yeux ne lui permettent pas de les distinguer : « Ce n’est pas commode avec vous, dit K. en continuant de considérer leurs visages comme il le faisait depuis un moment… » (40h). Il les confond ainsi en un seul : Arthur. Façon pour K. de nier les aides ; nier leur nom revient à nier leur identité. K. prétend y voir un aspect simplement pratique (facilité à ordonner et à être obéi) mais c’est aussi une façon de les réduire à néant, de supprimer la distance qui sépare K. du pouvoir : ainsi quand au téléphone le pseudo "Arthur" devient "Joseph".
– en ce qui concerne K., sa fragilité extrême est mise à jour de deux manières : le recours au prénom Joseph, comme s’il éprouvait le besoin de se ressourcer à un autre roman de Kafka, Le Procès. D’autre part, quand il est réduit à demander l’aumône d’une identité : « Alors, qui suis-je ? » (43b).
Si K. ne peut s’affirmer par le nom, il va essayer de le faire par la fonction, par le rôle social, qui est un autre aspect de l’identité problématique.
Quand le nom est assez fort, on peut se passer de la fonction (Oswald, Fritz). Inversement, dès qu’intervient un brouillage ou un défaut d’identité patronymique, la fonction supplée au manque :
– le prénom Barnabé ? « Je m’appelle Barnabé, dit l’homme, je suis messager » (44b)
– les prénoms Arthur et Jérémie ? Les assistants
– (dans les pages qui suivent ce passage, la signature est illisible au bas du message « le chef du bureau n° X »)
Tout le drame de K. consiste dans le fait que le brouillage et l’incomplétude affectent aussi bien son nom que sa fonction.
– du point de vue de l’administration, il est « l’éternel géomètre » (43m), un problème bien connu de tous, résultant d’une vieille erreur administrative jamais réparée (cf. les propos du maire au ch. V).
– d’un point de vue romanesque, K. le pseudo-géomètre arpente réellement le village, il est l’électron fou dans un monde immobile, qui va de l’auberge du Pont à l’Hôtel des Messieurs en passant par la Mairie, la maison des Barnabé, l’école, etc. Il est sous le signe de la mobilité dans le règne de l’immobile, et donc fauteur de trouble.
Encore une fois, K. répond à sa situation précaire par le brouillage et la confusion, qui culmine dans la conversation téléphonique avec Oswald (43m) « Joseph, dit K. … tu es l’ancien assistant ».
Ce qui était au départ un mensonge de K. est pris au pied de la lettre : le Château lui reconnaît le statut d’"ancien assistant", nul et non avenu dans l’actualité du roman.
K. n’est rien, un héros problématique dans un monde lui-même problématique, un étranger dans un monde placé sous le signe de l’étrange.
Ce passage du roman, et il est loin d’être le seul, fait intervenir des glissements, de brusques décalages dans la réalité ou la raison.
– nous l’avons vu, par certains glissements et brouillage de logique
– par la dimension scénique, théâtrale du passage
– par la dimension du rêve, ou du fantasme.
K. est un acteur au milieu d’une foule de spectateurs, les paysans, et le narrateur règle une mise en scène qui inclut ces spectateurs dans le jeu, note leurs réactions.
– le paysan qui rôde autour de la table (41m)
– l’intérêt éveillé par l’appel téléphonique (42m) « Alors que jusque-là… »
– le cercle qui se resserre (44m) « Dans son dos, déjà les paysans… »
Deux monstres sont en scène : K. est un monstre parce qu’il ose téléphoner au Château, parce qu’il est un étranger qui ne comprend rien aux lois du village. Les paysans sont monstrueux en un sens plus commun : « À leurs yeux, K. n’avait rien perdu… quelque objet indifférent. » (45h). Animalité, sous-humanité proche de celle qu’on rencontre dans les nouvelles de Lovecraft.
Arthur et Jérémie sont placés d’emblée par K. sous le signe de l’indistinction :
– indistinction du passé et du présent (il accepte qu’ils soient les « anciens assistants »)
– indistinction physique : il ne peut les distinguer, mais il est le seul à être dans ce cas.
– le lapsus de K. : « vous vous ressemblez comme deux serpents » (40m) qui renvoie les assistants à leur "inquiétante étrangeté" (Freud parle du double comme figure exemplaire de l’inquiétante étrangeté) – p. 45 les assistants qui se serrent à bras le corps. Les serpents évoquent l’indifférencié du cerveau reptilien : l’inconscient, les jeux, les singeries folles des assistants
– le mal : perversité d’Arthur et Jérémie qui vont être les agents doubles de la séparation de K. et de Frieda.
– Dans une perspective jungienne : le caducée, autour duquel s’enroulent deux serpents (vers le haut / vers le bas) – Hermès ? Dans un autre passage, K. évoque la possibilité d’utiliser sa canne pour faire rentrer les aides.
Sur cette scène de l’inconscient, Barnabé figure le jeune premier, il est un pôle de distinction et de désir, en opposition à l’univers monstrueux et bas du village.
– Barnabé est au dessus de l’animalité villageoise, au dessus de l’aspect simiesque des assistants. Il est placé sous le signe de la ressemblance positive :
o « Il lui rappelait un peu la femme au nourrisson… » (44m)
o « Il existait une grande ressemblance… » (44m)
o son vêtement, pourtant banal, rappelle la soie (44m)
Barnabé, dans ce contexte glauque où se côtoient des créatures monstrueuses, est beau, et même désirable : « L’homme avait un visage lumineux et ouvert. » (44m) Et dans les pages qui suivent, K. s’accroche au bras de Barnabé qui le traîne dans la neige (comme Olga le fera par la suite).
Passage très important pour les enjeux du roman, parce qu’il délimite un espace, aux frontières de l’imaginaire et de l’inconscient. Parce qu’il définit le personnage principal comme facteur de désordre et fauteur de trouble, maître de la confusion. Le géomètre qui brouille les cartes, introduit la mobilité dans un espace réglé et mort.
On a affaire à un héros tellement problématique que le roman paraît impossible : délires "doux" des personnages, situations décalées : ouverture d’une large place au romanesque dans Le Château.