Mai, octobre

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Jeudi 1er mai.

Les lueurs se sont multipliées.

C'est à ce moment que je suis entré, que commence mon séjour dans cette ville, cette année dont plus de la moitié s'est écoulée, lorsque peu à peu je me suis dégagé de ma somnolence, dans ce coin de compartiment où j'étais seul, face à la marche, près de la vitre noire couverte à l'extérieur de gouttes de pluie, myriade de petits miroirs, chacun réflé­chissant un grain tremblant de la lumière insuffisante qui bruinait du plafonnier sali, lorsque la trame de l'épaisse couverture de bruit, qui m'enveloppait depuis des heures presque sans répit, s'est encore une fois relâchée, défaite.

Dehors, c'étaient des vapeurs brunes, des piliers de fonte passant, ralentissant et des lampes entre eux, aux réflec­teurs de tôle émaillée, datant sans doute de ces années où l'on s'éclairait au pétrole, puis, à intervalles réguliers, cette inscription blanche sur de longs rectangles rouges : « Bleston Hamilton Station ».

Il n'y avait que trois ou quatre voyageurs dans mon wagon, car ce n'était pas le grand train direct, celui que j'aurais dû prendre, celui à l'arrivée duquel on m'attendait et que j'avais manqué de quelques minutes à Euston, ce pourquoi j'en avais été réduit à attendre indéfiniment ce convoi postal dans une gare de correspondance.

Si j'avais su à quel point son heure d'arrivée était incon­grue dans la vie d'ici, je n'aurais pas hésité, certes, à retarder mon voyage d'un jour, en télégraphiant mes excuses.

Je revois tout cela très clairement, l'instant où je me suis. levé, celui où j'ai effacé avec mes mains les plis de mon imperméable alors couleur de sable.

J'ai l'impression que je pourrais retrouver avec une exac­titude absolue la place qu'occupait mon unique lourde valise dans le filet, et celle où je l'ai laissée tomber, entre les ban­quettes, au travers de la porte.

C'est qu'alors l'eau de mon regard n'était pas encore obs­curcie ; depuis, chacun des jours y a jeté sa pincée de cendres.

J'ai posé mes pieds sur le quai presque désert, et je me suis aperçu que les derniers chocs avaient achevé de découdre ma vieille poignée de cuir, qu'il me faudrait soigneusement appuyer le pouce à l'endroit défait, crisper ma main, doubler l'effort.

J'ai attendu ; je me suis redressé, les jambes un peu écartées pour bien prendre appui sur ce nouveau sol, regardant autour de moi : à gauche, la tôle rouge du wagon que je venais de quitter, l'épaisse porte qui battait, à droite, d'autres voies, avec quelques éclats de lumière dure sur les rails, et plus loin, d'autres wagons immobiles et éteints, toujours sous l'immense voûte de métal et de verre, dont je devinais les blessures au-delà des brumes ; en face de moi enfin, au-dessus de la barrière que l'employé s'apprêtait à fermer juste après mon passage, la grande horloge au cadran lumineux marquant deux heures.

Alors j'ai pris une longue aspiration, et l'air m'a paru amer, acide, charbonneux, lourd comme si un grain de limaille lestait chaque gouttelette de son brouillard.

Un peu de vent frôlait les ailes de mon nez et mes joues, un peu de vent au poil âpre et gluant comme celui d'une couverture de laine humide.

Cet air auquel j'étais désormais condamné pour tout un an, je l'ai interrogé par mes narines et ma langue, et j'ai bien senti qu'il contenait ces vapeurs sournoises qui depuis sept mois m'asphyxient, qui avaient réussi à me plonger dans le terrible engourdissement dont je viens de me réveiller.

Je m'en souviens, j'ai été soudain pris de peur (et j'étais perspicace : c'était bien ce genre de folie que j'appréhendais, cet obscurcissement de moi-même), j'ai été envahi, toute une longue seconde, de l'absurde envie de reculer, de renoncer, de fuir ; mais un immense fossé me séparait désormais des événements de la matinée et des visages qui m'étaient les plus familiers, un fossé qui s'était démesurément agrandi tandis que je le franchissais, de telle sorte que je n'en perce­vais plus les profondeurs et que son autre rive, incroyable­ment lointaine, ne m'apparaissait plus que comme une ligne d'horizon très légèrement découpée sur laquelle il n'était plus possible de discerner aucun détail.

 

Vendredi 2 mai.

J’ai arraché ma valise et je me suis mis à marcher sur ce sol nouveau, dans cet air étranger, au milieu des trains immobiles.

L'employé a fermé la grille et s'en est allé.

J’avais faim, mais, dans le grand hall, les mots « bar », « restaurant », s'étalaient au-dessus de rideaux de fer baissés.

Voulant fumer, j'ai fouillé dans la poche de mon veston, mais le paquet de gauloises était vide, et il n'y avait rien d'autre.

Pourtant c'était là que je croyais avoir rangé, quelques instants plus tôt, quelques heures plus tôt, je ne savais déjà plus, la lettre du directeur de Matthews and Sons qui me donnait l'adresse de l'hôtel où ma chambre était réservée.

Je l'avais relue dans le train une dernière fois, il était donc impossible qu'elle fût dans ma valise, puisque je n'avais pas ouvert celle-ci de tout le trajet ; mais après avoir cherché en vain dans mes vêtements, il a fallu que je vérifie, que je glisse ma main entre mes chemises, en vain.

Elle devait être tombée dans le compartiment où je ne pouvais plus retourner à ce moment, mais je n'accordais à cela nulle importance, convaincu que je trouverais facilement un gîte provisoire dans les environs immédiats.

Le chauffeur de taxi, dont j'étais le dernier espoir pour la nuit, m'a demandé où je voulais être mené (ses paroles ne pouvaient avoir d'autre sens), mais les mots qu'il em­ployait, je ne les reconnaissais pas, et ceux par lesquels j'aurais voulu le remercier, je ne parvenais pas à les former dans ma bouche ; c'est un simple murmure que je me suis entendu prononcer.

Il m'a regardé en hochant la tête, et, tandis que je m'éloi­gnais de la gare, silencieusement ‑ droit devant moi, j'ai vu sa voiture noire faire le tour de la plate-forme, descendre par la pente bordée de parapets, disparaître par la rue déserte en bas.

Les hauts réverbères éclairaient de lumière orange les enseignes éteintes, les hautes façades sans volets, où toutes les fenêtres étaient obscures, où toutes les vitrines étaient fermées, où rien ne signalait un hôtel.

Je suis arrivé à un endroit où les maisons s'écartaient, et dans l'espace libre, là-bas, j'apercevais des bus à deux étages qui démarraient.

Les rares personnes que je croisais semblaient se hâter, comme s'il ne restait plus que quelques instants avant un rigoureux couvre-feu.

Je sais maintenant que la grande rue que j'ai prise à gauche, c'est Brown Street ; je suis, sur le plan que je viens d'acheter à Ann Bailey, tout mon trajet de cette nuit-là ; mais en ces minutes obscures, je n'ai même pas cherché à l'angle les lettres d'un nom, parce que les inscriptions que je désirais lire, c'étaient « Hôtel », « Pension », « Bed and Breakfast », ces inscriptions que j'ai vues depuis, repassant de jour devant ces maisons, éclater en émail sur des vitres au premier ou second étage, alors si bien cachées dans l'ombre de cette heure indue.

Je suis retourné vers la place qui s'était vidée entre temps j'ai traîné dans quelques-unes de ces ruelles sur lesquelles donne l'arrière des immeubles, m'arrêtant tous les dix pas pour poser ma lourde valise et changer de bras ; puis, comme le brouillard devenait pluie, j'ai décidé de remonter à la gare pour y attendre le matin.

Parvenu en haut de la pente, j'ai été surpris par la largeur de la façade ; certes, je ne l'avais pas regardée avec attention tout à l'heure, mais était-il possible que je fusse passé sous ce portique ? N'y avait-il pas une marquise ? Et cette tour, comment ne l'avais-je pas aperçue ?

Quand je suis entré, j'ai dû me rendre à l'évidence : déjà ce court périple m'avait égaré ; j'étais arrivé dans une autre gare, Bleston New Station, tout aussi vide que la première.

Mes pieds me faisaient mal, j'étais trempé, j'avais des ampoules aux mains ; mieux valait en rester là.

Je lisais au-dessus des portes : « Renseignements », « Bil­lets », « Bar », « Chef de gare », « Sous-chef de gare », « Consigne », « Salle d'attente de première classe » (j'ai tourné la poignée, j'ai tenté d'ouvrir), « Salle d'attente de deuxième classe » (même insuccès), « Salle d'attente de troisième classe » (c'était allumé à l'intérieur).

M'introduisant, j'ai vu deux hommes qui dormaient sur les bancs de bois, deux hommes très sales, l'un allongé sur le côté, le visage caché sous un chapeau, l'autre couché sur le dos, les genoux en l'air, la tête renversée, la bouche ouverte, presque sans dents, avec une barbe de quinze jours. et une croûte sur la pommette droite, laissant traîner par terre sa main droite à laquelle il manquait deux doigts.

Un troisième, assis près de la cheminée froide, plus âgé, le dos courbé, les bras croisés sur son ventre, m'a examiné, de la tête aux pieds, m'a montré des yeux ses deux compa­gnons comme pour me mettre en garde, puis m'a désigné d'un mouvement de menton un emplacement que j'ai nettoyé sommairement avant d'y poser ma valise et de m'asseoir à côté d'elle, en appuyant mon coude sur son couvercle.

Au bout d'un quart d'heure, comme on entendait un pas lourd s'approcher, l'homme éveillé a fermé les yeux.

J'ai vu la poignée tourner lentement ; les gonds se sont mis à grincer ; dans l'entrebâillement est passé le casque bleu-noir, puis le visage d'un policeman qui a paru satisfait du calme, et qui a éteint ; les gonds se sont remis à grincer ; la serrure a claqué doucement.

Peu après, malgré mes efforts, je me suis endormi.